Associations, la tentation de la rupture ?

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Lire l’article au format PDF: 17.02.27.associations, la rupture

Qu’une fraction importante du personnel hospitalier soit sensible aux propositions de l’extrême-droite, qu’une évolution du même type soit constatée chez certains fonctionnaires, dans les milieux syndicalistes ou encore chez les pompiers volontaires….. On le constate, le regrette, le craint, mais on le sait. Rien de tel par contre, à propos des associations. La plupart de nos interlocuteurs qu’ils soient responsables politiques, dirigeants de réseaux associatifs ou bien en charge de services administratifs continuent à voir dans les associations des remparts naturels contre l’intolérance et l’extrémisme politique. Par-delà leurs diverses sensibilités, les associations sont pensées comme des promoteurs de la Démocratie, de la cohésion sociale et du bien-vivre ensemble…

L’Insee dénombre 1 200 000 associations actives en France, soit 2% environ de la population totale. Rapportée à la Normandie, cette proportion donne 70 000 associations. Dans une commune de 5 000 habitants, on compte une centaine d’associations, identifiées ou non par la collectivité locale. Les associations sont généralement désignées comme des interlocuteurs de proximité des citoyens jeunes, actifs ou retraités, des vecteurs du lien social.

Pourtant, les contacts établis lors de nos rencontres ou de nos visites sur les territoires laissent entrevoir une situation sensiblement différente. Dans l’ancienne Haute-Normandie, 90% des associations socio-culturelles ne sont membres d’aucun réseau associatif, qu’il soit local ou fédéral et leurs dirigeants le revendiquent. L’intérêt local prime. L’inscription du projet dans un cadre plus large a souvent une connotation politique, rejetée par les associations. Et si elles s’intéressent à leur environnement, c’est souvent pour critiquer des projets venant perturber la réalité locale. Le syndrome NIMBY (not in my backyard = Pas chez moi) n’est pas étranger aux associations. La mobilisation, ces dernières semaines, contre l’accueil des « réfugiés de Calais » dans les territoires, en est une illustration. Faut-il y voir une rupture du pacte républicain ? La question se pose.

Les associations et les pouvoirs publics

La loi 1901 est d’abord une loi de liberté, liberté de s’associer. Dans les textes, la loi ne confie aucune mission spécifique aux associations en matière de vie sociale. La loi 1901, c’est d’abord un contrat de droit privé unissant plusieurs personnes sur un objet déterminé. Le législateur d’ailleurs avait dès 1901 cherché à limiter le pouvoir des associations. Il se méfiait de ceux,  au premier rang desquels comptait l’Église catholique, qui auraient pu utiliser les rassemblements permis par cette loi pour mettre à mal la République. C’est pourquoi la liberté accordée par l’article 1 de la loi était, jusqu’en 2014, limitée par l’article 6 qui faisait de la subvention accordée par l’État (et donc son contrôle), le mode de financement par excellence.

Un élan nouveau :

Il faut attendre la fin de la seconde guerre mondiale et à sa suite l’établissement de la cinquième République pour que les associations se voient de fait associées au concept de Démocratie.

Au sortir de cette période où une large part des élites avait failli, le Général De Gaulle, le Gouvernement provisoire d’Alger et le Conseil National de la Résistance décidèrent de s’appuyer sur la société civile pour reconstruire le Pays. Il s’agissait de mobiliser et encadrer les citoyens. Ce fut le rôle donné aux corps intermédiaires. Ainsi du monde du travail où furent distinguées cinq organisations syndicales dites représentatives. Ainsi dans toutes les administrations où l’on chercha à identifier des organisations partenaires pour asseoir l’autorité de l’État et reconstruire la France. Quand ces organisations n’existaient pas, on les a créées de toute pièce, à l’image par exemple des Maisons des jeunes et de la culture dont le fondateur n’est autre que le Préfet André Philip, Ministre de l’Intérieur au sortir de la guerre et l’un des principaux collaborateurs du Général à Londres.

Sous l’impulsion de personnalités comme Edgar Pisani, Maurice Herzog, André Malraux… la cinquième République (cf. Vidéo) a consolidé et institutionnalisé cette véritable cogestion. Encore aujourd’hui, les coordinations associatives partenaires de l’État sont directement issues de cette période. De fait, pendant 40 ans la vie associative en France s’est organisée autour de ces réseaux fédératifs et des agréments ministériels afférents, sources de soutiens financiers, humains et matériels pérennes.

Las, en 1983, les lois de décentralisation sont passées par là. L’État s’est défait d’une grande partie de ses compétences au profit des régions, des départements, des communes, puis des intercommunalités. Certes, le dialogue national avec les réseaux associatifs a perduré, mais il a, dans bien des domaines, perdu de sa consistance, l’État n’étant plus l’acteur public de référence.
Les collectivités locales, dans leur grande majorité, n’ont pas repris à leur compte la démarche collaborative nationale. Les associations n’ont plus été des partenaires et sont devenues au mieux des opérateurs… La subvention sur projet, à l’action, et maintenant les appels d’offre, au nom des soi-disantes contraintes imposées par l’Union Européenne, ont remplacé la plupart du temps la cogestion des années 60.

40 ans plus tard

Bon nombre de réseaux associatifs souffrent de cette situation. Les associations n’ont jamais été si nombreuses mais jamais non plus aussi isolées, fragiles et tentées de se replier sur elles-mêmes. Pendant des décennies, les associations ont été des partenaires des pouvoirs publics. Elles ont toujours répondu présentes quand on avait besoin d’elles. Elles sont aujourd’hui dans le désarroi: baisse des subventions, suppression des personnels mis à disposition, désengagement matériel, un dialogue social édulcoré… Les démarches d’émancipation collective, de promotion sociale, de prévention ont cédé le pas à des actions plus ponctuelles privilégiant les marges, les urgences, priorités affichées des pouvoirs publics.
Face à cette précarisation, les associations ont tenté de sauver les meubles, de conserver ce qui pouvait l’être…. avec pour résultante une fragilisation des démarches d’innovation et parfois un manque d’ouverture aux mutations du monde…

Une rupture affichée ?

Les événements tragiques de ces dernier mois ont souligné les fragilités du tissu social, les fractures à l’œuvre dans la société. Les incivilités, les violences sociales ne cessent de se développer. La radicalisation d’une partie de la jeunesse inquiète au point que nous avons vu se multiplier les initiatives en tout genre pour renforcer la laïcité, lutter contre la radicalisation. Il y a urgence nous dit-on, même si un récent rapport parlementaire souligne l’inefficacité de ces mesures.
Comment s’en étonner, alors que depuis des dizaines d’années maintenant, on a cessé de soutenir le développement, l’évolution de ceux à qui on avait confié cette mission, les associations ?

Sans impulsion publique, bon nombre d’associations quittent progressivement la sphère publique pour se replier sur leurs adhérents, leurs usagers… certaines s’en revendiquant explicitement.
Un climat délétère s’installe. D’un côté des responsables politiques qui, au-delà des mots, se désintéressent des associations, soulignent leur manque de professionnalisme, dénoncent leur politisation. De l’autre, un tissu social déchiré et au milieu, des associations en perte de repères. Au fil de nos rencontres, on entend de plus en plus souvent des voix s’élever pour regretter les temps anciens, ou bien encore, comme le souligne le dernier livre de Brice Teinturier pour exprimer un « plus rien à faire, plus rien à foutre » et parfois même, tenir des propos beaucoup plus radicaux, inimaginables il y a  quelques mois encore. La fin du pacte républicain?

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